— Grégory Cuilleron : Je m'appelle Grégory Cuilleron, j'ai 46 ans et je suis cuisinier.
Ma particularité, c'est que je suis agénésique du membre supérieur gauche : ma main gauche n'a pas poussé dans le ventre de ma maman, pour aucune raison particulière.
Question : Quelle a été la réaction de tes parents à ta naissance ?
Comme tout parent, on a envie que son enfant soit équipé pour faire face au monde, et on se dit qu'avec une main en moins, il ne le sera peut-être pas hyper bien.
Il y a forcément eu un peu de peine, au départ, de mes parents et de la famille autour.
Mais la chance que j'ai eue, on s'en rend compte rétrospectivement, c'est que j'ai été bien entouré. J'avais des personnes qui étaient bienveillantes, mais qui n'étaient pas là pour me mâcher le travail. Si je pouvais me débrouiller tout seul, ils ne me mettaient pas dans le coton, et c'était une très bonne chose.
Question : Est-ce que cette main gauche te manque parfois au quotidien ?
Je suis né handicapé. Quelque chose qu'on n'a pas connu ne peut pas nous manquer. Les gens me disent souvent : "Ce n'est pas trop dur dans la vie ?"
Je ne sais pas, je me suis construit comme ça. J'ai une finitude, je suis entier, j'ai tout appris comme ça, sans difficulté particulière.
Question : Quel était le métier dont tu rêvais plus jeune ?
À l'issue de mon bac, je voulais être médecin, et plus particulièrement médecin militaire. À l'époque, j'avais également un handicap invisible. J'avais un grand poil dans la main droite, et je savais que deux-trois petits coups de pied au cul me feraient du bien. Ça a été compliqué, je n'ai pas eu le droit de passer le concours à cause de mon bras. J'ai été réformé, et c'était la première fois que mon handicap m'empêchait de faire quelque chose. Après, pas de regret, surtout que j'ai un autre "handicap", c'est que je suis hypocondriaque. Connaître trop les pathologies, ça n'aurait pas été une bonne idée.
"Ça vient d'où, ce goût pour la cuisine ?"
La cuisine, ça m'a toujours plu. L'origine, c'est que je suis gourmand.
J'ai vu ma grand-mère et mon grand-père cuisiner. Je passais pas mal de temps chez eux. Et puis, chez les scouts, on faisait des concours de cuisine que je préparais en regardant l'émission de Micheline et Maïté, "La Cuisine des mousquetaires".
Et puis la cuisine, qui était un moyen, est devenue une fin en soi.
C'était le fait de cuisiner qui me plaisait. J'ai de plus en plus cuisiné, j'ai fait des concours télévisuels, et j'en ai fait un métier par la suite.
Question : Comment t'es-tu retrouvé à passer à la télé ?
La télévision, c'est rigolo, parce que ce n'est pas quelque chose que j'ai cherché à tout prix. C'est le côté concours qui m'intéressait dans ma première expérience télévisuelle, "Un dîner presque parfait". À l'époque, je m'occupais de la communication d'un restaurant étoilé à Lyon, et on avait été contactés pour savoir si, parmi nos clients, il y avait des gens intéressés par un concours de cuisine. Il n'y avait pas de concours, à l'époque, à la télé. J'ai dit que moi, ça m'intéressait. J'ai fait plusieurs concours, on m'a proposé d'animer des émissions, j'ai trouvé ça sympa. C'est le projet qui m'intéresse, pas me mettre en avant. L'idée, c'est que ça me permette de faire des choses sympas. Quand je fais une émission pour France 5 et que je pars aux quatre coins du monde, c'est ça qui me plaît, pas qu'il y ait une caméra. Sans caméra, je le fais également.
Question : Est-ce que la télévision est un bon outil pour sensibiliser au handicap ?
À la suite des premiers passages télévisuels, j'ai eu beaucoup de témoignages de personnes en situation de handicap : "On se rend compte qu'on peut faire des choses." C'est à ce moment-là que j'ai été contacté par l'Agefiph, l'Association de gestion du fonds pour l'insertion des personnes handicapées, dont l'objet est de leur permettre l'accès à l'emploi. Et depuis lors, je pense que quand je fais des émissions à la télé, des interventions, c'est pour prouver que, même s'il manque quelque chose, "handicap" et "performance" ne sont pas antagonistes.
Question : Crois-tu que ton handicap altère la perception que les gens ont de toi ?
Le côté handicap et monde du travail, c'est un peu spécial, dans le domaine de la cuisine, pour moi, puisque ma légitimité est arrivée au travers du spectre déformant de la télévision. Dans le métier, il y avait une certaine défiance. À l'époque, on se disait : "Les chefs qui passent à la télé, bof." Alors que le grand public pensait que j'étais un chef étoilé. J'avais peut-être un peu trop de pression sur les épaules de la part du grand public, qui s'attendait à des choses mirifiques, et des gens du métier, qui pensaient que j'étais une tringle à rideau. J'étais entre les deux, et je pense m'être amélioré depuis.
Question : C'est compliqué de cuisiner avec une seule main ?
Comment je cuisine avec une seule main ? Je bloque les légumes comme ça.J'ai la chance d'avoir mon coude, donc je m'en sers presque comme une main. Mais ce n'est pas évident, j'ai du mal à le théoriser. C'est quelque chose que je vis au quotidien. Je peux le montrer, mais l'expliquer, ça demande un travail intellectuel.
Question : Un message pour les personnes handicapées qui s'interdiraient certaines activités ?
Je dirais aux personnes en situation de handicap qui se mettent elles-mêmes des freins qu'on ne va pas venir les chercher. Il faut enfoncer soi-même les portes. "Il est interdit d'interdire", c'est ce qu'il y avait sur le fronton de la Sorbonne pendant Mai 68. Il faut essayer, et surtout, je pense qu'il ne faut pas trop mettre de choses derrière le fait d'essayer. On essaye. Si n'on y arrive pas, ce n'est pas grave. Il y a plein d'autres choses, la vie réserve plein de chemins, mais il faut essayer, et il faut avoir la présence d'esprit de bifurquer, de ne pas s'acharner si on voit qu'on n'y arrive pas ou que ce n'est pas fait pour nous.