— Tony Moggio -Je m'appelle Tony Moggio. Je suis auteur, conférencier et athlète. Je suis né à Toulouse, le 26 mai 1985. Mon handicap, c'est la tétraplégie. Je suis paralysé des quatre membres. J'ai eu un accident de rugby lors d'une entrée en mêlée. Mon pilier n'est pas rentré dans le bon tempo, et j'ai eu une section complète de la moelle épinière : C5-C6. J'avais 24 ans. J'ai pratiqué le rugby pendant huit ans. Dans la Ville rose, à Toulouse, on ne peut pas tourner le dos au rugby. C'est bien ancré dans les racines du Sud, de jouer au rugby.
Question : Avais-tu conscience que la pratique du rugby pouvait être dangereuse pour la santé ?
Non, quand j'ai commencé le rugby, on n'était malheureusement pas sensibilisés au fait qu'on puisse avoir un accident. Et même si on l'avait été, on pense toujours que ça ne nous arrivera jamais. Au tout début, il y avait pas mal d'accidents dans le rugby, mais on n'était pas sensibilisés, surtout dans les clubs amateurs.
Question : Comment as-tu réagi quand on t'a annoncé que tu ne remarcherais plus ?
Il faut savoir que quand on rentre en soins intensifs, surtout pour une blessure comme la mienne, il y a tout un protocole qui se met en place, alors tout le monde est au courant, sauf vous. Le but, c'est de vous protéger au maximum, mais surtout de vous préparer au fait qu'on va vous annoncer que plus jamais vous n'allez pouvoir remarcher. Quand vous avez 24 ans, c'est un mur qui se dresse devant vous, mais il est tellement haut que vous ne savez pas comment vous allez pouvoir l'escalader. Tout s'est effondré. Quand on m'a annoncé que je ne remarcherais plus, j'ai beaucoup pleuré. C'est la seule fois. Je n'ai jamais eu aucune pensée noire. C'est vrai qu'avant, j'étais quelqu'un de très actif. Comment se projeter quand on ne peut plus marcher, quand on est tétraplégique ? À ce moment-là, je ne clignais que des yeux. On se demande beaucoup de quelle manière on pourra faire les choses différemment.
Question : Pourquoi as-tu eu besoin de te lancer dans de nouveaux défis ?
C'est comme ça que j'ai rebondi, en devant auteur de plusieurs ouvrages. Ensuite, quand j'ai pu sortir du centre de rééducation, j'ai donné mes premières conférences. Ça a été mon métier, d'écrire des livres et de donner des conférences. Mais ce n'était pas mon identité, ce n'était pas Tony. Tony, c'était quelqu'un qui se dépassait, qui faisait du sport. On pense souvent que le sport, c'est une histoire de physique, alors qu'avant tout, c'est quelque chose de mental. C'est ce que j'ai compris : c'est m'approprier mon nouveau corps, accepter mon handicap, et me dire que sans la tête, on ne pourra plus jamais rien faire. Un jour, en vacances, on a traversé le golfe de Saint-Tropez avec un bateau navette, et j'ai dit à mon épouse, dans le bateau, comme ça : "Je veux traverser le golfe de Saint-Tropez." Je me suis entraîné pendant un an et demi. Ça a été très dur de remettre mon corps en condition physique. Et en 2019, j'ai traversé le golfe de Saint-Tropez à la force des bras. C'était énorme. C'était un record, en plus. J'ai mis trois heures. C'est la force et le mental qui m'ont permis de réaliser ce temps. Et ensuite, j'ai enchaîné les défis.
Question : Tu t'entraînes comment ?
Ça va être, pour Saint-Tropez, plusieurs heures de natation par semaine. On travaille la synchronisation des gestes. Il a fallu travailler la respiration. C'est du coaching boxe aussi pour travailler le cardio, du renforcement musculaire. C'est plusieurs heures de sport par semaine. Et quand on est paralysé à plus de 80 %, c'est beaucoup plus compliqué que pour un sportif qui n'a pas de handicap, parce qu'on doit gérer le côté physique, mais aussi le handicap, qui nous rappelle qu'il est là pour nous freiner. Le vélo que je vais utiliser pour mon prochain défi, c'est un handbike. C'est deux roues à l'avant, une roue à l'arrière. Je peux le contrôler avec mon coude droit pour freiner, en sachant que j'ai les deux mains bloquées dans le pédalier pour pouvoir propulser le vélo, mais aussi pour tourner le handbike dans les virages. Je peux contrôler les vitesses avec mon menton. J'ai aussi un frein d'urgence au niveau du menton. Ça a été fait sur mesure pour mon handicap. Je fais du vélo avec mon fils, avec ma famille à mes côtés. C'est quelque chose d'énorme.
Question : Un conseil pour quelqu'un qui se trouverait dans la même situation que toi ?
Quand on a un accident, un changement qui impacte notre vie, qui fait qu'on n'arrive plus à rebondir, à trouver les solutions... Laissez-vous le temps, acceptez. On parle souvent de résilience, mais la résilience arrive bien après, l'optimisme aussi.
J'ai accepté d'être différent, j'ai accepté ce qui m'est arrivé, j'ai accepté de ne plus remarcher. Et le fait d'accepter m'a permis de rebondir. On peut faire des choses différemment. Je pense que je le prouve au quotidien sur mes réseaux, dans la vie de tous les jours, dans ce que j'entreprends. C'est mon message : acceptez, laissez-vous le temps, et les choses arriveront en temps et en heure.